Kostunica, Djindjic et Washington tiendraient-ils leurs promesses?
Analyse d'un observateur belge des élections en Yougoslavie

MICHEL COLLON

 

BELGRADE - LUNDI, 15 HEURES. Selon un scénario que nous avions annoncé, tous les médias occidentaux se sont précipités pour annoncer que Kostunica, le candidat de l'opposition, avait gagné l'élection présidentielle. Il était pourtant évident que les chiffres étaient encore minimes et que ceci faisait partie d'une bataille psychologique. Actuellement, chaque parti revendique la victoire, mais en se basant sur 37% des votes, la coalition Milosevic revendique 45% contre 40% à Kostunica. Elle reconnaît la perte de certaines villes dans les élections locales mais s'annonce victorieuse aux parlementaires. Lesquelles devraient en tout cas présenter certaines différences sensibles: le parti de Draskovic (SPO) et les radicaux perdraient moins sur ce terrain-la, et la majorité gouvernementale (plus importante en fait que le rôle du président) devrait être négociée par des alliances. De plus, il ne faut pas oublier que les républiques (Serbie et Monténégro) ont plus de pouvoirs que la fédération yougoslave, et que les élections serbes auront lieu dans un an. Reste cependant un grand gain pour la tendance Kostunica.

Des élections tout à fait régulières

En tout cas, ceci devrait mettre un terme à toute la campagne médiatique assez hystérique déclenchée depuis des semaines aux Etats Unis et en Occident, selon laquelle Milosevic allait manipuler inévitablement les élections qui ne pourraient être que frauduleuses. J'étais invité à contrôler la régularité de ces élections en compagnie de deux cents personnalités internationales venues de plus de cinquante pays. Nous avons pu nous rendre partout où nous voulions, dans tout le pays. Nous avons visité des centaines de bureaux de vote, interrogé des électeurs et les membres des bureaux de vote, nous avons pu constater que les opérations s'y déroulaient comme dans bien d'autres pays. Chaque vote étant contrôlé par les représentants des divers partis, opposition comprise Tous nous ont confirmé que les opérations étaient parfaitement régulières. A Vranje, une représentante de l'opposition et militante du mouvement étudiant Otpor (soutenu par les Etats-Unis) est venue nous trouver au bureau central pour se plaindre d'irrégularités graves au bureau 19. Nous nous y sommes rendus avec une équipe d'une dizaine d'observateurs. Mais toutes les personnes présentes nous ont dit au contraire qu'il n'y avait aucun problème. La seule chose à signaler était un homme qui avait voté en se tenant a côté des isoloirs. Des choses pareilles il s'en produit dans le monde entier. A Subotica, un représentant du parti hongrois est aussi venu se plaindre, mais mon collègue observateur hongrois est allé vérifier et ses plaintes n'étaient pas fondées. Il a eu comme moi l'impression que ces fausses plaintes faisaient partie d'une tactique coordonnée pour jeter le discrédit si Milosevic gagnait.

Le camp de la fierté et le camp de la soumission Il reste indéniable que Kostunica a obtenu beaucoup de voix, et qu'on a de grandes chances d'assister à un deuxième tour. D'ou l'importance d'éclairer l'enjeu. En quoi s'opposent les deux camps? Milosevic incarne la résistance à l'Otan, il a obtenu un soutien énorme durant la guerre et aussi un certain prestige avec la reconstruction rapide des ponts, des routes et d'une partie des usines détruites. Les dirigeants classiques de l'opposition (Draskovic et Djindjic) auraient certainement perdu s'ils s'étaient présentes contre lui car ils s'étaient compromis du cote de l'Otan et la grande majorité des Yougoslaves reste farouchement attachée à l'indépendance du pays, ils ne veulent absolument pas devenir une colonie. Hier, un ami m'a raconte qu'en 1941, lorsqu'Hitler a lancé un ultimatum à la Yougoslavie, on manifestait dans les rues de Belgrade sous le mot d'ordre: "Mieux vaut être mort qu'esclave" La Yougoslavie va-t-elle devenir un pays d'esclaves, une colonie? Je le crains si les dirigeants des partis d'opposition peuvent appliquer leur programme. Certes, Monsieur Kostunica a multiplie les déclarations "critiques" à l'égard des Etats-Unis et de l'Otan; il devait le faire s'il voulait garder ses chances dans un pays comme celui-ci. Seulement, bien qu'il reste très vague sur son programme économique et social, il convient justement d'examiner ce programme de près... Le programme de Kostunica est celui d'un groupe d'économistes yougoslaves très à droite, connu sous le nom de "G 17". Il prévoit: 1. L'introduction du deutsche mark comme monnaie nationale! 2. Une forte réduction du budget militaire, ce qui priverait le pays des moyens de se défendre contre de nouvelles agressions. 3. L'alignement sur les recettes anti-sociales que veut imposer le Fonds Monétaire International. Apres une année de 'sursis', la partie pauvre de la population serait privée de son 'filet de sécurité sociale' qui lui a permis de survivre jusqu'a présent. Elle devrait acheter les marchandises aux prix régnant en Europe occidentale tout en disposant d'un pouvoir d'achat actuellement proche de bien des pays du tiers monde.

Ce sont les mêmes reformes qui ont déjà dévasté l'économie de pays comme la Bulgarie, l'Albanie ou la Roumanie. Un observateur roumain me confiait ce matin: "On nous a promis qu'après la chute de Ceaucescu, le capitalisme sans freins apporterait la prospérité. Mais, aujourd'hui, l'économie est en ruines. Nous avons ramassé dix milliards de dollars de dettes, mais on ne voit pas un seul investissement. Les bâtiments en cours de construction sous Ceaucescu ne sont toujours pas achevés, on ne crée pas de nouveau logements, les jeunes sont forcés d'attendre que leurs parents meurent pour obtenir un appartement. Maintenant, ces jeunes commencent a réfléchir. Après avoir cédé a la mode de la consommation Coca Cola, McDonalds et Cie, ils se posent la question "Ou vais-je trouver du travail pour survivre?" Beaucoup vont devoir émigrer. L'Allemagne vient d'offrir dix mille visas pour des jeunes qualifies en informatique. Ne sera-ce pas un exode des cerveaux qui privera encore plus le pays de ses moyens de développement?" Effectivement, il y a lieu de réfléchir. Beaucoup de Yougoslaves ont voté Kostunica, espérant qu'en changeant de dirigeants, ils seraient débarrassés des sanctions internationales qui étranglent leur pays et les obligent à vivre très difficilement. Mais la victoire de Kostunica va-t-elle réellement leur apporter un soulagement et la stabilité? On peut apporter trois éléments de réponse: 1. Où ira l'argent? 2. L'exemple d'un précédent comme le Nicaragua. 3. Qu'a apporte l'Ouest, d'ores et déjà, au Kosovo?

Avec Kostunica, Djindjic et le FMI, la population serait-elle soulagée?

1. Sans doute de l'argent occidental irait dans certaines poches de ce pays. Le vrai chef de l'opposition, Zoran Djindjic - l'homme qui tire les ficelles de Kostunica - a reçu des millions de dollars pour faire le travail de Washington. Et une nouvelle classe d'hommes d'affaires s'est développée et elle trépigne d'impatience. Elle veut recevoir toutes libertés de mettre fin aux protections sociales et aux conditions de travail réglementées. Afin de pouvoir exploiter au maximum la main d'oeuvre yougoslave qui est qualifiée et compétente dans de nombreux secteurs. Elle voudrait pouvoir instaurer une grande concurrence entre travailleurs, les soumettre a la pression du chômage et de la peur du licenciement, pouvoir les faire travailler sans respecter la sécurité, jour et nuit, et week-ends compris.  Bref, travailler sous le règne de la peur, comme dans les pays dits 'avancés' où une grande partie des travailleurs se crève au boulot, de plus en plus stressés tandis que l'autre partie déprime au chômage. Voila le sort qui attendrait le peuple yougoslave. Sans compter que la déréglementation chère au 'G-17' leur permettrait sûrement de jouir des avantages comme une viande atteinte de la maladie de la vache folle ou bien bourrée d'hormones et de dioxine, et autres pollutions... Une grande illusion domine actuellement la jeunesse yougoslave, car c'est elle surtout qui nourrit le plus d'illusions envers les promesses de l'Occident. La grande illusion, c'est de croire qu'en acceptant les volontés des multinationales et des dirigeants occidentaux, la prospérité viendra récompenser la population yougoslave. Mais d'ou provient la richesse de ces multinationales occidentales? Du fait qu'elles ne paient pratiquement pas les matières premières qu'elles enlèvent au tiers monde. Et que dans tous les pays du monde où elles exploitent des travailleurs, elles font tout pour maintenir les salaires de ceux-ci au plus bas. C'est d'ailleurs une règle économique que le système de la concurrence capitaliste les oblige à appliquer: si elles ne le faisaient pas, elles seraient battues et éliminées par leurs concurrents. Donc partout ou elles vont, elles ont absolument besoin que les salaires et le niveau de vie général restent bas. Bref, si les sociétés des pays riches sont riches, c'est parce qu'elles volent en réalité les pays pauvres. Aussi quand elles promettent à un pays pauvre qu'en se soumettant, il pourra rejoindre le club des pays riches, c'est un mensonge. Cette promesse ne saurait être tenue car, s'il n'y a plus d'exploités qui se font voler, il n'y aura plus d'exploiteurs qui s'enrichissent. La seule solution est un monde sans exploiteurs et sans exploités, un monde de réelle coopération internationale basée sur la solidarité.

2. Ensuite, peut-on croire les promesses des Etats-Unis? Je viens de discuter avec un observateur nicaraguayen: "Je suis frappé par la ressemblance entre la situation de la Yougoslavie aujourd'hui et celle du Nicaragua en 1990. A l'époque, pour renverser notre gouvernement progressiste, celui des sandinistes, les Etats-Unis avaient également combine deux méthodes. D'un cote, ils avaient armé des bandes appelées "contras" qui massacraient et terrorisaient la population, comme l'UCK. De l'autre cote, ils ont financé des partis politiques, très généreux en promesses d'une vie meilleure, pour gagner les élections de 1990. Ils ont réussi, les gens ont voté à droite pour échapper à la guerre et dans l'espoir d'améliorer leur niveau de vie." "Mais les promesses n'ont pas été tenues et aujourd'hui, la situation du peuple nicaraguayen a énormément empiré. Dans ce pays de quatre millions d'habitants, le chômage a grimpe à 40%, et avec lui la délinquance, la prostitution, le trafic de drogue. Aux feux rouges, vous rencontrez plein d'enfants qui mendient. La santé s'est dégradée, on assiste au retour de maladies que la révolution avait éliminées, comme la pneumonie; la mortalité (surtout infantile) augmente. L'analphabétisme, que la révolution avait réduite a 2,9%, est remontée a 39% aujourd'hui. A cause de cette situation économique et sociale lamentable, nous avons le taux de suicide des jeunes le plus élevé de toute l'Amérique: chaque jour, un jeune se suicide. "Voila ce qui arrive quand on fait confiance aux promesses des Etats-Unis. Mais j'ai bonne confiance que la gauche sandiniste gagnera les prochaines élections en novembre; les sondages lui accordent 42% contre 23%."

3. Un troisième élément de réponse pour savoir si on peut faire aux promesses de l'Occident, c'est de regarder ce qu'ils ont fait au Kosovo. L'Ouest avait promis d'y instaurer la paix, la démocratie et la tolérance entre nationalités. Où en est-on? Plus de 5.000 actes terroristes ont été commis en un an, tuant un millier de personnes. 350.000 Serbes, Juifs, Roms, Musulmans et autres membres de minorités nationales ont été chassés sous les yeux et avec l'aide de l'Otan. Résultat: la maffia albanaise a transformé cette région en une tête de pont pour le trafic de drogue, de voitures volées et de prostituées. Même le Washington Post de ce 20 septembre cite un haut responsable américain de la KFOR qui avoue que le Kosovo a été transformé en une "gangocratie". Et le Monténégro également, sous le nouveau gouvernement installé et financé par les Etats-Unis, a commencé à se transformer en une plaque tournante de ces trafics criminels. Un célèbre criminologue de l'université de Paris 2, Xavier Rauffer, dénonce "un énorme trafic d'êtres humains, une prostitution gigantesque qui maintenant envahit toute l'Europe, une prostitution dirigée par des proxénètes albanais. On assiste à l'heure actuelle à une inondation de toute l'Europe occidentale d'héroïne qui vient des Balkans." (RTBF, 24 mars 2000). On sait que de grosses banques européennes blanchissent secrètement les fortunes accumulées par ces trafics. L'Otan réussira-t-elle à transformer tous les Balkans en une "gangocratie"? La jeunesse yougoslave et européenne se verra-t-elle livrée de plus en plus à ce fléau de la drogue?

Colonisation ne signifie pas stabilité

La colonisation de la Yougoslavie et des Balkans par l'Ouest n'apporterait pas la stabilité. Si les inégalités sociales et la misère augmentent, les peuples prendront conscience qu'ils ont été trompés, ils se révolteront afin de regagner leur indépendance. On verra alors que les bases militaires de l'Otan ont pour fonction non seulement des objectifs stratégiques à l'encontre de la Russie, du pétrole du Caucase et du Moyen-Orient, mais aussi le rôle de réprimer les peuples des Balkans. L'Otan a soutenu les dictateurs fascistes Franco et Salazar, elle a mis en place la dictature des colonels fascistes grecs en 1967, puis celle des militaires turcs; elle n'hésiterait pas a recommencer. Mieux vaut ne pas introduire le loup dans la bergerie. Aujourd'hui, le mécontentement augmente dans des pays comme la Macédoine ou la Roumanie et les observateurs de ces pays m'ont confie que les prochaines élections pourraient voir un retour de la gauche. En Yougoslavie aussi, si Kostunica - c'est-a-dire Djindjic - venait au pouvoir, il ne faudrait sans doute pas très longtemps au peuple yougoslave pour comprendre qu'il a été trompé. Pour briser et détourner les révoltes, les Etats-Unis et leurs amis essayeraient certainement à nouveau d'exciter des affrontements entre nationalités. La résistance est donc la seule voie possible pour assurer la paix et le développement social dans les Balkans. Milosevic a déclaré dans son dernier grand discours électoral: "Si nous devenions une colonie, nous ne serions jamais libérés des sanctions (l 'embargo), car être une colonie c'est la pire forme de sanctions. Si nous devenions une colonie, nous n'aurions aucune chance de développement, ni à court, ni à long terme." Sur ce point, on ne peut que lui donner raison.

La responsabilité des jeunes du monde

A l'heure actuelle, il est impossible de prédire ce qui va se passer ici. Plusieurs élections se déroulaient simultanément et on manque encore de chiffres suffisants. En outre, il s'agissait d'élections parlementaires au niveau de la fédération Serbie-Monténégro. Les élections pour le parlement serbe se dérouleront dans un an. D'ici là, les pressions et ingérences des Etats-Unis ne manqueront pas mais aussi, le débat politique. Et la résistance des secteurs progressistes qui aspirent à une autre société que le capitalisme féroce à l'assaut du monde. Et beaucoup de retournements peuvent encore se produire. Dans ce débat, la jeunesse progressiste des pays "riches" et celle des pays exploités de l'Est et du tiers monde ont un rôle très important à jouer. Faire prendre conscience que le monde n'est pas ce que prétendent la TV et la pub, qu'il n'est pas possible tous les peuples du monde reçoivent en cadeau leur ticket pour entrer dans le club des voleurs, que seule la solidarité - et non la colonisation - permettra le développement. Pour vivre et se développer dans la dignité, on ne peut compter sur les promesses des maîtres du monde et des jeteurs de bombes, mais seulement sur ses propres forces.

Michel Collon is an author of two books on the Balkan crisis and a resolute anti-war and anti-NATO activist

Anti-Imperialist League -- www.ptb.be/international/indexfr.html

posted 6 October 2000

 

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