Vers un deuxième tour aux présidentielles
Analyse du vote. Que va-t-il se passer?

Michel Collon

BELGRADE - MERCREDI MATIN, 10 HEURES. La guérilla des chiffres concernant les résultats électoraux vient de prendre fin. A 13 heures hier, j'assistais
a une conférence de presse de la coalition d'opposition DOS. Ils annonçaient "la victoire": 54,6% pour Kostunica, et 35,1% pour Milosevic.
Une question m'intriguait a ce moment: DOS affirmait se baser sur 97,5% des bureaux de vote, mais excluait le Kosovo et le Monténégro. Or, dans ces deux-ci,
comme je l'ai signale, les votes étaient écrasants en faveur de Milosevic. Je présumais donc que s'ils les omettaient, c'était parce qu'ils seraient ainsi redescendus sous
la barre des 50%.
Exact. A 18 heures, la Commission centrale de supervision communiquait les chiffres définitifs. D'abord, la coalition SPS-YUL remportait les parlementaires, sa
majorité lui permettant même de constituer seule le nouveau gouvernement yougoslave. Il est vrai que le "cadeau" de l'abstention des autorités monténégrines, offrant
toutes les voix de cette république à la coalition sortante, ce cadeau semble avoir été décisif.
Quant aux présidentielles, les chiffres définitifs sont: 48,2% pour Kostunica, 40,2% pour Milosevic, 5,1% pour le radical Nikolic, 2,5% pour Mihailovic (droite
Draskovic). Milosevic se sauve de toute justesse donc en vue d'un second tour.
Par la suite, Kostunica a déclaré refuser de participer à ce deuxième tour (qu'il avait apparemment bien des chances de remporter) en accusant le pouvoir de fraude.
Pourtant, ces accusations de fraude ne tiennent guère debout, comme en attestent les conclusions des observateurs que vous pouvez trouver dans d'autres
documents que nous avons transmis depuis Belgrade. Si on veut parler de fraude, il faudrait commencer par signaler les intimidations du gouvernement monténégrin
pour empêcher de voter, et celles de la KFOR au Kosovo.
Quelles conclusions peut-on en tirer de ces résultats? Pourquoi les gens ont-ils vote ainsi?

Analyse du vote

Comme nous l'avons explique, le courant en faveur de Kostunica s'explique: 1. Par la lassitude à l'égard des sanctions occidentales et de la vie difficile. 2. Mais aussi
un mécontentement à l'égard des autorités en place.
Et en fait les reproches ne sont pas forcement les mêmes que ceux de l'Occident. Un jeune Belgradois de tendance YUL, très à gauche donc, me disait hier n'être
pas allé voter "car certains de mes amis sont morts en Croatie et en Bosnie, Milosevic ne les a pas défendus jusqu'au bout et a signé un mauvais accord avec les
Américains à Dayton en 1995. On lui reproche aussi d'avoir "accepte une défaite dans la dernière guerre, alors que la population et l'armée pouvaient continuer la
guerre", et d'avoir présenté cette défaite comme une victoire. La langue de bois n'est pas toujours appréciée quand on prétend sans cesse que tout va ou ira bien.
On le voit, les sentiments des électeurs peuvent être complexes. Et, de même, parmi ceux qui ont vote Kostunica, beaucoup sont absolument contre l'Otan. Ce qui
donne donc clairement une majorité de résistance dans le pays et oblige l'opposition à des contorsions tactiques.

Et demain?

Que va-t-il se passer ici? L'atmosphère est très nerveuse, on discute énormément et on craint des incidents.
Pourquoi Kostunica dit-il qu'il refusera de participer? Il semblerait avoir de bonnes chances pourtant d'emporter le second tour. 8% d'écart, c'est beaucoup et il
dispose sans doute encore d'un bon potentiel parmi les abstentionnistes. Et les Etats-Unis pourraient donner instructions au gouvernement monténégrin et aux
Albanais de ne plus s'abstenir. Quant aux ralliements, Kostunica semble pouvoir compter sur les 2,5% du candidat de Draskovic tandis que Milosevic devrait
obtenir les voix des radicaux. Car ceux qui refusaient de voter pour un candidat de gauche sont déjà "partis" chez Kostunica.
Mais certains pensent que celui-ci, assez curieusement, pourrait bien ne pas garder toutes ses voix. Pourquoi? Parce que beaucoup ont vote pour lui afin de donner
un avertissement au pouvoir. Mais places face à l'imminence du changement (et d'une présence de l'Ouest qui transformerait la Serbie en une sorte de colonie,
comme cela a été fait en Macédoine), une partie de ces électeurs reviendraient à un vote "patriotique". C'est possible, un second tour pourrait réserver des surprises
et cela expliquerait que l'Ouest n'en veuille pas.
La principale raison me semble être que l'opposition a perdu les élections parlementaires, les plus importantes en fait, puisqu'elles permettent de former le
gouvernement et de gérer. La fonction de président yougoslave était auparavant plus symbolique et pourrait le redevenir si Kostunica était désigné. Or, les
Etats-Unis et l'Union Européenne veulent se débarrasser non seulement de Milosevic mais surtout de toute résistance aux multinationales et à l'Otan.
Des lors, cette opposition tente maintenant de faire monter la pression et de voir jusqu'où les Etats-Unis et leurs alliés sont actuellement prêts à intervenir. Il s'agirait
aussi de durcir le climat des élections. Dans cette perspective, des "incidents" à Belgrade sont "nécessaires".
Face à cela, on commence à comprendre pourquoi le pouvoir semble avoir fait traîner les choses. Faire baisser la tension instaurée depuis des semaines par
Washington. Il y a une quinzaine de jours, on apprenait par un journal serbe d'opposition que Madeleine Albright, ministre US des Affaires étrangères, avait réclamé
qu'on bombarde à nouveau la Yougoslavie. Intimidation seulement ou première phase d'une escalade bien organisée avec mise en conditionnement de l'opinion? Les
guerres précédentes ont à se montrer vigilants face à ces escalades.
Susciter des affrontements à Belgrade, et puis venir "sauver la démocratie" ou bien faire provoquer des incidents par les séparatistes monténégrins et déployer des
troupes "pour empêcher une invasion serbe", ou bien ces deux prétextes ensemble, voila sans doute les scénarios envisagés par les stratèges américains pour mettre
fin à la résistance de la Yougoslavie.
Quoi qu'il en soit, la meilleure façon d'empêcher les Etats-Unis et leurs allies de frapper à nouveau, c'est de remplir - chacun de nous - sa tache de
contre-information pour démasquer les mediamensonges. A cette condition, il sera possible de laisser les Yougoslaves décider eux-mêmes de leur sort. Sans
menaces et pressions extérieures.

Anti-Imperialist League -- www.ptb.be/international/indexfr.html

Michel Collon is an author of two books on the Balkan crisis and a resolute anti-war and anti-NATO activist

 

posted 6 October 2000

 

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